VERS COLOMB BECHAR

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Paquebot "Ville d'Oran"

Je venais de terminer des études supérieures en sciences physiques qui m'avaient permis grâce au sursis d'incorporation de repousser l'échéance de ce départ. Conscient de la tournure des événements qui faisait pressentir plus ou moins confusément l'échéance finale de cette guerre d'Algérie qui à l'époque taisait son nom, c'est sans enthousiasme et avec appréhension que je me rendais en ce matin du 3 mai 1960 à la caserne Charras à Courbevoie, ainsi que me l'enjoignait ma feuille de route. La destination finale était le CIEES situé à Colomb-Béchar à la porte du Sahara. L'aspect vétuste et délabré de la caserne Charras en constitue le souvenir marquant. Il y régnait une grande agitation ponctuée par les ordres des sous-officiers qui réussissaient, non sans peine, à canaliser le flot des arrivants. La dénomination "Guerre d'Algérie" fut adoptée par l'Assemblée Nationale le 10 juin 1999.
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Centre Interarmes d'Essais d'Engins Spéciaux

En ce printemps 1960, les convois d'appelés de la région parisienne à destination de l'Afrique du Nord partaient préférentiellement de la gare Saint Lazare car les manifestations répétées sur les quais de la gare de Lyon d'opposants à la guerre d'Algérie, incitaient l'Etat Major à minimiser le nombre de convois d'appelés partant de cette dernière gare. Pour nous, les bidasses , cela se traduisait par un bonne heure de trajet supplémentaire, le temps de contourner Paris par les voies de ceinture de la banlieue sud-ouest avant de rejoindre le réseau ferré de la gare de Lyon direction Marseille. Je ne m'étendrai pas sur l'inconfort des wagons, ni sur la découverte peu appétissante des rations, ni enfin sur la lenteur du train, stoppé de temps à autre par d'intempestives man½uvres du signal d'alarme par des appelés protestataires. L'arrivée en gare Saint Charles à Marseille se fit dans la matinée du 4 mai. Une journée de repos au Centre de transit de Sainte Marthe dans les faubourgs de Marseille nous permis de reprendre des forces avant d'embarquer tôt le lendemain matin à destination d'Oran. En langage populaire: simple soldat

J'ai bien présent à la mémoire cet embarquement depuis le quai de la Joliet à bord du paquebot Ville d'Oran qui servait à l'époque de transport de troupe. Il régnait une grande agitation sur le quai. Je me revois montant l'échelle de coupée parmi la file de militaires de tous grades chargés lourdement de leur barda et de leur valise d'effets personnels. Les pas résonnaient sur les marches métalliques, l'atmosphère était fiévreuse, empreinte d'inquiétude. Dans la foule présente: des parents, des amis, des fiancées, des épouses se tenaient derrière les barrières métalliques sévèrement gardées par le service d'ordre. Des cris montaient, simple conseil ou souhait formulé à voix haute couvert par les slogans politiques de certains. Perdue dans ce brouhaha une femme s'appuyait en larmes sur l'épaule de sa voisine. Au fil du temps le pont s'emplissait d'uniformes kaki, des groupes se formaient. Certains courraient de ci de là à la recherche d'un copain ou d'un pays. L'heure du départ arriva, ponctué des coups de sifflet de la man½uvre. Les lourdes haussières furent ôtées des bittes d'amarrage du quai et le navire s'en écarta lentement... Accoudés au bastingage les jeunes recrues saluaient d'un geste de la main le petit groupe de proches dont les silhouettes s'estompaient petit à petit parmi la foule. Ensemble des effets militaires contenus à l'époque dans un sac cylindrique en toile de couleur kaki muni d'une bandoulière.

Pour les bidasses l'installation à bord était des plus sommaires. Nous étions entassés sur le pont et dans l'entrepont. Les plus débrouillards, disposant d'un peu d'argent, pouvaient espérer soudoyer un responsable de cabine pour bénéficier du confort d'une cabine de 3ème classe et y prendre une douche. Resté sur le pont, un groupe d'une dizaine d'appelés entourait l'un deux qui interprétait à l'accordéon les rengaines à la mode. Tous reprenaient en c½ur l'un des succès de Dalida: Marina, Marina, Marina, je sais qu'il est bon d'être aimé, mais ne vas pas, ne vas pas, courir au devant des baisers... Un orage éclata en fin de nuit contraignant ceux qui occupaient le pont à s'abriter dans l'entrepont déjà encombré. Quelques uns, supportant mal les effets de la houle, étaient malades, alors que d'autres juraient en voyant leurs bagages souillés. Une désagréable odeur de vomi flottait dans les coursives. Pour écouter la musique de ce refrain, joué à l'accordéon, cliquez sur le bouton triangulaire...

Le lendemain en fin de matinée après une traversée de 26 heures les cotes algériennes étaient en vue. On apercevait la ville d'Oran baignée de lumière et ses maisons blanches étagées en amphithéâtre. Le bateau man½uvra dans la darse. Beaucoup d'entre nous appuyés le long de la rambarde ou debout sur la plage avant découvraient avec un sentiment de curiosité mêlé d'anxiété la terre africaine. Sur le mur d'un entrepôt fermant la perspective, on pouvait lire cette inscription à la peinture blanche: ICI LA FRANCE. Presqu'involontairement je me fis la réflexion: pour combien de temps encore et au prix de combien de sacrifices. Puis ce fut le débarquement, mais peu de civils étaient là pour nous accueillir. Cela contrastait avec les quais de Marseille. Ici quelques rares personnes tout au plus, venues saluer un militaire de connaissance. A bord, officiers et sous-officiers regroupaient les hommes en fonction de leurs affectations. Je rejoignis mon détachement. Nous embarquâmes à bord de GMC , qui nous emmenèrent à la gare où nous attendait le train à destination de Béchar. Camion bâché de transport de troupe et de matériel à trois essieux moteurs. Construit par la General Motors Corporation durant la guerre de 1939-1945.
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"La rafale"

Il était bien connu ce train qui desservait tous les postes du barrage. Les appelés l'avait surnommé "la rafale" sans doute par antinomie eu égard à la faible vitesse avec laquelle il parcourait les 750 km de l'unique voie étroite qui séparait Oran de Béchar, ce qui correspondait à 16 heures de trajet en temps normal. Le convoi, poussé par deux locomotives Diesel, comportait de l'arrière à l'avant: 4 à 5 wagons de voyageurs en bois d'un modèle ancien, munis de plateformes à l'air libre aux deux extrémités, puis quelques wagons de marchandises, un wagon à guérite où se tenait un guetteur armé d'un fusil mitrailleur, enfin, en tête, deux plateaux chargés de rails. Intrigué par la composition du convoi, j'en eu l'explication par un de nos sous-officiers: la voie ferrée était de temps à autre, malgré les ouvertures de voies faites au préalable sur certains tronçons, minée à l'aide d'engins artisanaux de faible puissance qui explosaient généralement sous les wagons de tête. Dans le meilleur des cas, l'explosion déchargeait les rails d'un des plateaux sur le ballast.
Réseau de barbelés électrifiés construit en retrait de la frontière marocaine dont le premier tronçon long de 14km(entre Perdreaux et Mechour)à été mis en service en janvier 1957. Etendu par la suite de Port-Say à El Aricha, puis à travers les monts des Ksour et jusqu'au-delà de Beni Ounif. Le barrage comportait également des champs de mines antipersonnel et éclairantes. Les effectifs militaires des postes radars-canons repartis le long de la frontière (obusiers 105HM2 ou 105L36 associés à des radars anti mortiers AN/MPQ10 ou AN/MPQ4 ou COTAL modifié) en assuraient la surveillance et effectuaient les interventions sur le terrain.
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"La rafale"

Il n'y avait plus qu'a attendre la grue venant de la gare la plus proche pour déplacer le wagon endommagé et réparer la voie. Pour cette raison la rafale ne circulait que de jour afin d'éviter une immobilisation de nuit avec le risque d'une attaque de fellaghas Partisan armé combattant dans les rangs de l'ALN(Armée de Libération Nationale algérienne).

Dans les wagons de voyageurs s'entassaient pêle-mêle les bidasses et leurs bardas et les autochtones avec des bagages on ne peut plus hétéroclites, allant du simple cabas chargé de provisions au couple de poulets liés par les pattes, en passant par les sacs de mil ou de farine.

De Perrégaux, le premier arrêt, je conserve l'image d'un nid de cigogne perché sur le toit de la gare et des locataires qui l'occupaient, jouant des castagnettes avec leurs longs becs. Puis ce fut Saïda,Kreider,Bouktoub, autant de gares qui voyaient s'échanger entre le train et le quai: voyageurs civils et militaires, marchandises et sacs postaux. Les quelques minutes de halte de chacun de ces arrêts étaient pour nous l'occasion de descendre fumer une cigarette ou de converser avec un compagnon de voyage dont la vie et les traits de caractère se dessinaient au fil des heures passées ensemble.


"Bouktoub - L'école"


"Bouktoub"

Les cultures et les vergers de la région de Perrégaux avaient fait place après Saïda aux plaines d'alfa puis à partir de Kreider à la cuvette de sable et de limon du Chott el Chergui. Graminée dont les feuilles séchées sont utilisées dans la fabrication d'objets tressés et autrefois dans la confection de pâte à papier.

A Bouktoub les quelques villageois étaient regroupés sous des tentes dont celle de l'école en bordure de la voie ferrée.

A Méchéria un groupe de jeunes filles probablement de la tribu des Hamiane vint au devant de nous sans appréhension, plus poussées par une curiosité toute féminine.


"Environs de Mécheria"


"Groupe de jeunes filles et de femmes."

En fin de journée, après avoir traversé les paysages désertiques de grès ocre des monts des Ksour, le train stoppa dans la gare d'Aïn Sefra. C'était l'étape de nuit avant de repartir le lendemain matin pour Béchar. C'est dans cette caserne d'Aïn Sefra de style mauresque que je pris contact pour la première fois avec la réalité tragique de la guerre. Dans la salle du foyer, assis à des tables de bois encombrées de canettes, des soldats, ivres pour la plupart, essayaient de consoler leurs camarades. L'accrochage de la matinée avait fait deux morts et des blessés. Local servant de lieu de réunion et de détente souvent attenant à un magasin où les soldats pouvaient acheter des articles de consommation courante. Combat de courte durée.


"Environs de Aïn-Sefra"


"Le barrage aux environs de Figuig"

J'étais au bar avec un groupe de jeunes recrues quand l'un des militaires présents me héla: eh toi le bleu, viens voir et en titubant il m'entraina dehors dans la cour auprès d'un GMC aux ridelles maculées de sang à l'intérieur duquel on apercevait deux cercueils en sapin....Mon interlocuteur ne put m'en dire plus, il se mit à sangloter et muets d'émotion nous retournâmes au bar du foyer. Partie latérale à claire-voie d'un camion destinée à maintenir le chargement. Dans le cas des GMC, les ridelles servaient de dossier aux soldats embarqués assis sur les bancs latéraux.

Départ d'Aïn Sefra le lendemain à l'aurore. Après avoir traversé le Djebel Zarif et effectué un court arrêt à Duveyrier le train stoppa à Beni Ounif à quelques kilomètres de l'oasis de Figuig.


"Le barrage aux environs de Figuig"

Ce fut la dernière halte avant Colomb Béchar. Nous étions tous fatigués et accablés par une chaleur qui ne nous était pas coutumière. En quittant Beni Ounif la voie ferrée longeait la frontière marocaine bordée par le Djebel Krouz au pied duquel s'étendaient des éboulis de rochers. On apercevait nettement, le long du no man's land qui nous séparait de cette frontière, l'infrastructure du barrage essentiellement constitué d'un réseau de barbelés électrifiés et de champ de mines. Le train traversa ensuite de vastes espaces désertiques. Je fus conquis par la lumière intense qui enveloppait l'arrière plan de montagnes aux nuances ocre, teintées de mauve à l'horizon. Enfin, en fin d'après-midi, ce fut Béchar, terminus de la ligne CFA. Nous n'avions tous qu'une hâte, embarquer dans les GMC pour rejoindre la caserne pour y prendre une douche et nous restaurer. Chemins de Fer Algériens.

 

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